20 mai 2026
- Philippe Selot

- il y a 5 jours
- 4 min de lecture
1106 jours après mon accident dans le Haut Atlas marocain, chaque rendez-vous médical ressemble un peu à une étape de montagne : on espère toujours apercevoir le sommet, tout en sachant qu’il reste encore quelques virages serrés avant d’y parvenir. Mon entretien aujourd’hui avec le Professeur Krause marque précisément l’un de ces moments importants dans ce long parcours.
Après une nouvelle série de radiographies, le constat est à la fois encourageant et réaliste. Première bonne nouvelle : je continue à porter le VACOPed, cette orthèse imposante qui m’accompagne depuis six semaines. Malheureusement, il n’existe pas de chaussures orthopédiques suffisamment hautes pour stabiliser correctement le mollet. Pour ceux qui ne connaissent pas l’objet, imaginez un plâtre ayant décidé de faire carrière dans l’ingénierie militaire ou robotique. Solide, efficace… mais certainement pas discret.
Le tibia nécessite encore une phase de stabilisation. En revanche, la fusion de la cheville est désormais parfaite. Je peux ainsi commencer progressivement à remettre du poids sur le pied, avec un objectif de charge à 100 %. Le prochain contrôle est prévu pour la mi-juillet.
Cette étape symbolise un progrès concret. Pourtant, comme souvent dans les situations médicales complexes, chaque avancée révèle aussi les séquelles laissées par le chemin parcouru.
Les infections aux staphylocoques qui ont frappé ma cheville ces dernières années ont provoqué des dommages osseux importants. Afin d’éliminer les tissus infectés et inertes, une partie de la matière osseuse a dû être retirée, entraînant un raccourcissement de plus de deux centimètres de ma jambe gauche. Cette différence devra désormais être compensée par des chaussures adaptées ou des solutions orthopédiques spécifiques. Sinon cette différence de longueur occasionnera une scoliose. Un rendez-vous cet été chez l’orthopédiste permettra de définir l’approche la plus appropriée.
Le Professeur Krause a également pris le temps de m’expliquer avec beaucoup de franchise les conséquences à long terme liées à l’arthrodèse et à la pose du clou « tibiotalocalcanéen ». L’articulation de la cheville est aujourd’hui immobilisée, mais cette stabilité entraîne inévitablement certaines limitations fonctionnelles.
La disparition de la mobilité naturelle de l’articulation modifie durablement la démarche. Marcher demande davantage d’énergie, ce qui peut entraîner une fatigue plus rapide des mollets, des genoux et parfois même du dos. Les escaliers, particulièrement à la descente, deviennent plus techniques que par le passé, car le pied ne peut plus dérouler son mouvement de manière naturelle.
Les terrains irréguliers représentent également un défi supplémentaire. Pavés, chemins de randonnée, neige ou surfaces instables exigent désormais une attention constante. Le pied ayant perdu une grande partie de sa capacité d’adaptation, l’équilibre devient moins instinctif.
Le choix des chaussures jouera lui aussi un rôle important. Des modèles particulièrement stables, parfois associés à des semelles dites « de déroulement », permettant d’améliorer la marche et de réduire les contraintes sur les articulations voisines.
Même lorsque l’intervention est considérée comme réussie, certaines douleurs résiduelles ou gonflements liés à l’effort restent fréquents, notamment en fin de journée ou lors de changements météorologiques.
La guérison complète reste un processus long. Si la reprise progressive de la marche est possible relativement tôt, la consolidation osseuse interne peut encore nécessiter entre six et douze mois. En d’autres termes : le corps avance parfois plus lentement que l’impatience de l’esprit.
Les objectifs à long terme demeurent néanmoins clairs :
Réduire les douleurs, qui heureusement sont très rares,
Assurer une stabilité durable,
Permettre une autonomie satisfaisante dans la vie quotidienne,
Tout en acceptant qu’un retour à une mobilité totalement normale ne soit probablement plus réaliste.
Dans de nombreux cas similaires, les patients retrouvent une qualité de vie largement acceptable : marcher normalement, conduire, voyager, faire du vélo ou entreprendre des randonnées modérées redevient possible. En revanche, certaines limitations persistent souvent pour les longues marches, les activités sportives intensives, les terrains accidentés ou les stations debout prolongées.
Le pronostic dépend de nombreux facteurs : qualité osseuse, circulation sanguine, antécédents infectieux, nombre d’interventions chirurgicales, poids corporel, consommation de nicotine… mais aussi, et peut-être surtout, de la patience pendant la rééducation. Patience que j’ai déjà exercé tout au long de ce parcours.
Car dans les situations complexes, le défi psychologique finit parfois par devenir presque plus lourd que le problème orthopédique lui-même. Apprendre à accepter un nouveau rythme, une nouvelle mobilité et certaines limites permanentes demande autant de travail mental que physique.
C’est précisément pour cette raison qu’une rééducation structurée, accompagnée d’objectifs réalistes et d’un bon entourage médical et humain, reste essentielle. Après dix opérations et trois années de complications, je mesure aujourd’hui que la guérison ne consiste pas uniquement à réparer un os. Elle consiste surtout à réapprendre progressivement à avancer.
J’ai également pu réduire drastiquement ma prise de médicaments. La neuropathie semble désormais sous contrôle et les troubles digestifs provoqués par les antibiotiques se sont progressivement normalisés. Les compléments en minéraux, nécessaires à la suite des nombreuses interventions chirurgicales, ont eux aussi pu être arrêtés. Le seul traitement que je dois encore poursuivre pendant un mois est une supplémentation en calcium, destinée à soutenir la consolidation de la masse osseuse.
Continuer de porter ce VACOPed n’a pas rendu cette journée joyeuse ! Les prévisions météorologiques annoncent des journées chaudes, ce qui rendra le port de ce dispositif inconfortable.








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